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Les mots troublants de Duras – Le Bien Public Janvier 2013

27 janvier 2013 commentaires

Les mots troublants de Duras

le 18/01/2013  par Lydie Champrenault

La prestation de Laurence Boyenval dans L’Amante anglaise est tout à fait remarquable.

Le Rocher Des Doms, compagnie basée à Talant, sera l’invité régional de l’ABC les 31 janvier et 1 er février aux Feuillants avec sa dernière création L’Amante Anglaise, de Marguerite Duras.

Ce texte est inspiré d’un fait divers que Marguerite Duras avait lu dans la presse ; elle s’était déclarée scandalisée du sort réservé aux accusés lors des interrogatoires. A la fin des années 40, une femme, Claire Lannes, a tué son mari de méchante manière. Probablement pour dissimuler son meurtre, elle a découpé le cadavre en morceaux qu’elle a dispersés. La première version s’intitulait Les Viaducs de Seine-et-Oise, qui deviendra le roman L’Amante anglaise qu’elle adaptera ensuite pour le théâtre.

L’écrivain transfigure alors les faits. Claire Lannes n’assassine plus son mari mais une cousine, sourde et muette, qui vit chez le couple. Elle dépèce le cadavre dont elle jette les morceaux dans des trains de marchandises du haut d’un viaduc. Une fois arrêtée, elle sera incapable d’expliquer son crime. On ne retrouvera jamais la tête du cadavre. La pièce met en scène l’interrogatoire du mari, puis de sa femme.

Il se trouve que Michael Lonsdale, acteur historique de cette œuvre, collabore avec Sylvain Marmorat à la mise en scène de cette nouvelle version (…).

Marguerite Duras choisit de mettre en scène le mari, parce que, dit-elle : « Je voulais savoir qui était Pierre Lannes, et avoir son témoignage sur sa femme. (…) Il était aussi sourd et muet que la victime : c’est la petite bourgeoisie française, morte vive dès qu’elle est en âge de penser, tuée par l’héritage ancestral du formalisme. »

La tragédie de l’époux, sa mesquinerie, celle de la pensée et de l’acte même du crime, de l’idée que l’on tue lentement la personne avec laquelle on vit, dans un quotidien fermé, à l’intérieur duquel on se tue également soi-même tous les jours, font la force du drame. Pierre Lannes est aussi sourd et muet que la victime, il faudra que cet entretien avec l’interrogateur ait lieu pour qu’il comprenne que c’est lui que sa femme aurait dû tuer, et toute l’horreur de son impuissance face à cette révélation.

Le spectateur est saisi par la personnalité de Claire si docile, si empressée à se comprendre, mais piégée dans l’inexplicable, poussée par une folie qu’elle finit par reconnaître, épuisée de ne pas trouver d’autres explications.

Insidieusement, le spectateur s’identifie à l’interrogateur, se surprenant à formuler dans sa tête les questions au moment même où elles sont posées, brûlant de comprendre, d’avancer dans l’analyse du comportement d’êtres insaisissables. Le texte ne délivre aucune vérité mais il questionne la part intime de l’être et son besoin d’amour, sans pathos, simplement avec la force des mots et leur implacable déterminisme.

Pratique Jeudi 31 janvier et vendredi 1 er février à 20 heures au théâtre des Feuillants à Dijon. Tarifs : de 5,50 à 24 €. Réservations : 03.80.30.98.99, www.abcdijon.org/